mardi 11 décembre 2012

Petit Pont

Et voilà, le Démon Analogie, le diable bernardologique, est en pleine bourre : ce Petit-Pont dont je ne savais que pouic la semaine dernière encore, apparu dans la prose de Paul Louis Rossi citant Chateaubriand citant Bassompierre, voici qu'il se donne à voir, par une de ces coïncidences merveilleuses que je me plais tant à épingler, dans la dernière aventure de Jeanne Picquigny, La patience du tigre, bande dessinée au long cours de Fred Bernard, empruntée à la médiathèque samedi, en toute innocence (le patronyme n'y est pour rien - je viens seulement de percuter son homonymie bernardienne -, j'avais tout simplement adoré les tomes précédents aux titres délicieux de La tendresse des crocodiles et L'ivresse du poulpe).

Ainsi donc, page 420, Jeanne Picquigny, en expédition dans les Indes à la recherche d'un fabuleux trésor, passe sur un pont suspendu encombré de singes menaçants, et cela lui évoque rien moins que le Petit-Pont parisien :


L'origine de l'expression est authentique. La faute à Saint Louis, semble-t-il.

dimanche 9 décembre 2012

Lettre ouverte de Javert


 J'ai reçu hier par mail cette lettre ouverte de mon cher Inspecteur Javert, que je m'empresse bien entendu - c'est le principe de la lettre ouverte - de publier ici, d'autant plus qu'elle contient des développements fort pertinents sur la matière qui nous concerne.


Ragazza- Musica- Salumeria : VIVA ROMA


"Mon cher Patrick, le 1er décembre tu as posé la question : Pourquoi Romainville ?
Comment y répondre bernardologiquement ?

Je dois dire tout de suite qu’il n’est pas, qu’il n’a jamais été et qu’il ne sera jamais question pour moi d’aller enquêter sur place, d’abord par ce que je ne sais même pas où ça se trouve, du moins je ne le savais pas avant de consulter une vieille carte Michelin ( n°100 au 50 000ème intitulée les sorties de Paris) qui présente un espace qui est sans doute pour moi le plus inconnu de notre vieux et cher pays : la banlieue. Aujourd’hui je situe Romainville et n’ai pas plus envie d’y aller. Précision : ce n’est pas pour éviter la banlieue rouge, St Cloud ou le Vesinet ne m’attirent pas plus. Et d’abord de quelle banlieue parlerions-nous si je devais en parler ; de celle de l’époque d’Hugo qui devait ressembler aux alentours de Cluis avec ses champs et ses vaches, de la banlieue de Céline ou de Cendrars qui disparut dans les années 60 (1962 ?) ou du « 9-3 » d’aujourd’hui ?

Non, désolé Patrick je n’irai pas à Romainville, on peut demander bien des choses à un Parisien , d’aller à New York, Dakar ou Châteauroux, mais pas en banlieue.

Campo di Fiori
 La suite de tes écrits me suggère d’ailleurs une autre destination. Puisque Romainville vient de Romanus Villa (le domaine du romain Romanus) pourquoi ne pas aller directement à Rome ? Pour justifier Hugoliennement le voyage, rappelons un poème extrait  des Châtiments  : L’égout de Rome. Extraits :


«Et Rome tout entière avec tout son passé,

Joyeuse, souveraine, escale, criminelle,

Dans ce marais sans fond croupit, fange éternelle.

C’est le noir rendez-vous de l’immense néant ; »


« Tous les vices de Rome, égout du genre humain,

Suintent, comme en un crible, à travers cette voûte,

Et l’immonde univers y filtre goutte à goutte. »


Dans ton spectacle, Francis Rivière-Valjean et Daniel Auvillain nous avaient si bien rendu la vision Hugolienne des cloaques ! (Faire jouer les cloaques à Rivière, quelle belle idée écologique…) Idée hugolienne, je dirais même obsession car le bon Victor use et abuse du thème en le transportant à Rome. Qu’y a -t-il de plus étranger à Rome que sa vision noire des cloaques ? La Rome des profondeurs du sol, c’est celle de Fellini dans son ROMA .Sous Rome il n’y a pas de dieux chthoniens tel que les invoque Hugo. Notons au passage que le cher Victor fut sans doute, en dehors de ses exils à Bruxelles ou dans les îles anglo-normandes, le moins voyageur de ses contemporains écrivains. Il n’a fait ni comme tant d’autres « le grand tour » d’Italie, ni le voyage en Orient pour découvrir Jérusalem, aider les Hellènes comme Byron ou visiter les ruines et les bordels comme Nerval ou Flaubert. Même George Sand et Musset firent le voyage d’Italie et grave erreur selon moi, c’est après paraît-il, tirage au sort qu’ils choisirent d’aller dans ce décor de théâtre qu’est Venise plutôt qu’à Rome. Stendhal ne commit pas cette erreur.

-          Quand à soixante ans on ne roule pas en Ferrari  il faut comprendre qu’on n'y roulera jamais.
Hugo lui, du moins il me semble, ne mit jamais ses pieds illustres de l’autre côté des Alpes ce qui rend ceux de ses vers un peu hasardeux quand il prétend les mettre dans l’Egout de Rome.

Autre raison d’aller à Rome : ton évocation du Caravage !

Voilà un personnage peut être Hugolien dans la démesure, sûrement Pasolinien et pas seulement parce qu’il mourut lui aussi sur une plage proche de Rome, que nous a fait revivre Cesare Capitani en avril dernier dans une des belles soirées de notre cher théâtre Maurice Sand : MOI, LE CARAVAGE.

Les pèlerins du Caravage

Il y a deux ans j’ai fait un énième voyage à Rome à la recherche du Venti Settembre (je te joins quelques photos de l’ouvrage intitulé « La mia Roma – autour du XX settembre » ouvrage non encore édité mais consultable chez l’auteur ) et suis prêt à y retourner pour une quête bernardienne.
Escalier de l’architecte Giuseppe Momo qui ne peut conduire aux cloaques hugoliens, mais aux lumineux….

Couloirs du Vatican.


Depuis le 1er décembre évoqué plus haut, tu es reparti semble-t-il vers Paris entre le Petit Pont et la rue aux Ours, pour tout dire à côté de chez moi, si tu préfères que je me lance sur cette piste dis-le moi. J’attends la mission et à très bientôt."

Cher Francis, tu as parfaitement raison : nul besoin de se rendre à Romainville. En revanche, il serait de première importance qu'un bernardologue aguerri  - et tu es bien sûr tout désigné - aille sur les traces de Chateaubriand, lui-même remontant le sillage du maréchal de Bassompierre. Cette rue aux Ours m'intrigue, même si je suis un peu déçu de lire sur Wikipédia qu'il ne s'agit pas du sympathique plantigrade, mais d'une altération de Rue aux Ouës (c'est-à-dire aux Oies).

Dans un second temps, le voyage d'étude à Rome s'impose. Premier pas vers un rayonnement mondial de la bernardologie.


vendredi 7 décembre 2012

De la joueuse de luth à Eponine

Chapitre VI de Démons de l'analogie. Où Artemisia rencontre à Rome Nicholas Lanier. Maître de musique de Charles 1er d'Angleterre, pourvoyeur d'objets d'art pour celui-ci et le duc de Buckingham. On subodore une liaison entre Artemisia et ce joueur de luth. P.L. Rossi signale que Le Caravage avait peint une magnifique Joueuse de luth, qu'on attribue maintenant à Orazio Gentileschi ou à sa fille.

En 1627, Artemisia retrouve Nicholas Lanier à Venise, où vit à la même époque une autre femme peintre, Giovanna Garzoni, auteur de nombreuses natures mortes, Cose naturali en italien.

Nature morte avec bol de citrons, tempera sur toile, (1640)
L'histoire de Giovanna n'est pas aussi dramatique que celle d'Artemisia, mais elle a affronté aussi les tribunaux : mariée à un portraitiste vénitien, elle avait refusé de consommer le mariage suite à un vœu antérieur de virginité. Le mari déçu avait fini par obtenir l'annulation du mariage. Ceci posé, P.L. Rossi revient sur Orazio, le paternel, qui cherche mécène et trouve engagement près de Marie de Médicis, à la cour de France, en 1624.
"Il n' a pu connaître Rancé, poursuit-il, qui vient juste de naître en 1626, mais il a certainement aperçu la belle Marie de Montbazon, qui vient d'épouser Hercule de Rohan. A cette époque, on lui donne dix-huit ans, et, justement, le duc de Montbazon a une aventure avec une joueuse de luth, c'est Chateaubriand qui le raconte."
J'ai retrouvé le passage exact :

Le duc de Montbazon, corrompu par ces temps dépravés qui s'étendirent de François Ier à Louis XIV, faisait confidence à sa femme de ses infidélités octogénaires. Devenu honteusement amoureux d'une joueuse de luth, il se prit de querelle avec la musicienne et la voulut jeter par la fenêtre. La force manqua à sa vengeance ; il retomba sur son lit près du volage fardeau que ne put soulever ni son bras ni sa conscience. (Vie de Rancé)
Orazio, supplanté à la cour par Rubens, accompagne le maréchal François de Bassompierre à Londres, en 1626. Nouveau personnage dans la saga, auquel l'auteur confesse qu'il serait séduisant d'attribuer dans cette rêverie une place identique à celle du cardinal de Retz, tant leurs destinées se ressemblent. Embastillé par Richelieu, il ne sortira qu'à la mort du cardinal en 1643. Il aura eu le temps d'y écrire ses Mémoires, dont un épisode singulier est alors développé, que Chateaubriand rapporte aussi dans le premier tome des Mémoires d'Outre-Tombe :

" Il y avait cinq ou six mois, dit le maréchal, que toutes les fois que je passais sur le Petit-Pont (car en ce temps-là le Pont-Neuf n'était point bâti), une belle femme, lingère à l'enseigne des Deux-Anges , me faisait de grandes révérences et m'accompagnait de la vue tant qu'elle pouvait ; et comme j'eus pris garde à son action je la regardais aussi et la saluais avec plus de soin.
Il advint que lorsque j'arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur le Petit-Pont, dès qu'elle m'aperçut venir, elle se mit sur l'entrée de sa boutique et me dit comme je passais : - Monsieur, je suis votre servante. Je lui rendis son salut, et me retournant de temps en temps, je vis qu'elle me suivait de la vue aussi longtemps qu'elle pouvait. "
Bassompierre obtient un rendez-vous : " Je trouvai, dit-il, une très belle femme, âgée de vingt ans, qui était coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine chemise sur elle et une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrais pas la voir encore une autre fois. - Si vous voulez me voir une autre fois, me répondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue Bourg-l'Abbé, proche des Halles, auprès de la rue aux ours, à la troisième porte du côté de la rue Saint-Martin ; je vous y attendrai depuis dix heures jusques à minuit, et plus tard encore ; je laisserai la porte ouverte. A l'entrée, il y a une petite allée que vous passerez vite, car la porte de la chambre de ma tante y répond, et trouverez un degré qui vous mènera à ce second étage. Je vins à dix heures, et trouvai la porte qu'elle m'avait marquée, et de la lumière bien grande, non seulement au second étage, mais au troisième et au premier encore ; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma venue ; mais j'ouïs une voix d'homme qui me demanda qui j'étais. Je m'en retournai à la rue aux ours, et étant retourné pour la deuxième fois, ayant trouvé la porte ouverte, j'entrai jusques au second étage, où je trouvai que cette lumière était la paille du lit que l'on y brûlait, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors, je me retirai bien étonné et en sortant je rencontrai des corbeaux (enterreurs de morts) qui me demandèrent ce que je cherchais ; et moi, pour les faire écarter, mis l'épée à la main et passai outre, m'en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné. "
Il est amusant de voir Chateaubriand, précurseur de nos modernes enquêteurs bernardologues, se mettre en quête, 240 ans plus tard, de l'adresse donnée par Bassompierre.

Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l'adresse donnée, il y a deux cent quarante ans, par Bassompierre. J'ai traversé le Petit-Pont, passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu'à la rue aux ours, à main droite ; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux ours, est la rue Bourg-l'Abbé. Son inscription, enfumée comme par le temps et un incendie, m'a donné bonne espérance. J'ai retrouvé la troisième petite porte du côté de la rue Saint-Martin, tant les renseignements de l'historien sont fidèles. Là, malheureusement, les deux siècles et demi que j'avais cru d'abord restés dans la rue, ont disparu. La façade de la maison est moderne ; aucune clarté ne sortait ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. Aux fenêtres de l'attique, sous le toit, régnait une guirlande de capucines et de pois de senteur ; au rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une multitude de tours de cheveux accrochés derrière les vitres.
Tout déconvenu, je suis entré dans ce musée des Eponine : depuis la conquête des Romains, les Gauloises ont toujours vendu leurs tresses blondes à des fronts moins parés ; mes compatriotes bretonnes se font tondre encore à certains jours de foire, et troquent le voile naturel de leur tête pour un mouchoir des Indes. M'adressant à un merlan, qui filait une perruque sur un peigne de fer : " Monsieur, n'auriez-vous pas acheté les cheveux d'une jeune lingère, qui demeurait à l'enseigne des Deux-Anges , près du Petit-Pont ? " Il est resté sous le coup, ne pouvant dire ni oui, ni non. Je me suis retiré, avec mille excuses, à travers un labyrinthe de toupets.
J'ai ensuite erré de porte en porte : point de lingère de vingt ans, me faisant de grandes révérences ; point de jeune femme franche, désintéressée, passionnée, coiffée de nuit, n 'ayant qu 'une très fine chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle . Une vieille grognon, prête à rejoindre ses dents dans la tombe, m'a pensé battre avec sa béquille : c'était peut-être la tante du rendez-vous.

Eponine et Sabinus, Nicolas André Monsiau, Autun, Musée Rolin
Très beau passage, qui me fait presque regretter de ne jamais avoir lu Mémoires d'outre-Tombe, ni d'ailleurs aucun Chateaubriand (en ce qui concerne les classiques, je dois bien avouer de terribles lacunes). Ceci dit, on aura peut-être remarqué l'expression Musée des Eponine, qui ne peut manquer de rappeler à notre bon souvenir notre malheureuse héroïne hugolienne. Je me suis avisé que je ne connaissais pas l'origine du nom, même si je me souvenais que la mère Thénardier l'avait donné à sa fille à cause des romans plus que médiocres (selon Hugo), qu'elle dévorait à une époque.

 Plus tard, quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus qu’une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Éponine.
Je me suis mis en quête et donc découvert à cette occasion la touchante histoire de Sabinus et d' Eponine, les Roméo et Juliette gaulois. Je m'écarte là du livre de P.L. Rossi, mais c'est bien à mon tour de sortir du sillon (en latin lira ; sortir du sillon c'est donc littéralement dé-lirer). Mais il est tard, je m'arrête là pour aujourd'hui.

mercredi 5 décembre 2012

D' Artemisia au Caravage

Chapitre V et retour sur Artemisia. Fille du peintre Orazio Gentileschi, elle est violée à Rome par un élève de son père, Agostino Tassi. S'ensuit un procès très long qu'elle finit par gagner. Tassi est banni (curieusement, il a tout de même le droit de résider dans les propriétés de ses mécènes). Artemisia se marie et quitte Rome pour Florence, où elle expose ses grandes peintures de Judith et Holopherne.

Judith décapitant Holopherne, version de la Galerie des Offices, Florence, de 1620.
La toile sonne comme une vengeance, Artemisia s'attribuant les traits de Judith et donnant ceux de Tassi à Holopherne. On commence à voir là le rapport avec la tête tranchée de Marie de Montbazon.
P.L. Rossi rapporte avoir vu à Berlin deux autres tableaux d'Artemisia dont l'un représente le viol de Lucrèce par Sextus Tarquin. Après avoir révélé la vérité à son père et à son mari, elle se poignarde. Cet épisode célèbre, qui aura pour effet collatéral le passage de la monarchie à la République, a eu la faveur de nombreux peintres, tel Titien.

Titien, le viol de Lucrèce – 1571
Artemisia peint Lucrèce seule dans deux tableaux, distants de vingt-deux ans :

Lucrèce - 1620

Lucrèce -1642

Notons que c'est encore sous ses traits, au moins dans le premier tableau, qu'elle peint l'infortunée Lucrèce. "Devant tant de violences, de meurtres, de viols et de suicides, on pourrait penser, écrit P.L. Rossi, que nous sommes devant la peinture d'une femme meurtrie. Il n'en est rien. Les peintres français, plus mesurés : Simon Vouet et Jérôme David, admirent l’œuvre d 'Artemisia, tout simplement, pour eux, dans les allégories qu'ils exécutent, son portrait personnifie la Peinture."

Je me suis amusé à rechercher ces représentations. Et voici ce que j'ai trouvé pour Simon Vouet, qu'elle a rencontré en 1622 :
Simon Vouet, Artemisia Gentileschi, 1626
Le Démon de l'Analogie est à l’œuvre : c'est avec une tête tranchée sur un plateau que le Français figure la jeune femme au regard déterminé ! Sans doute fait-elle écho à cet autre tableau représentant Judith et sa servante portant dans un panier la tête d'Holopherne.

Judith et sa servante, v. 1618-1619, Palais Pitti, Florence
Pas de tête tranchée, tout de même, pour Jérôme David qui grave son portrait en 1627, mais la même expression farouche, volontaire, bien éloigné du sourire jocondien :


Notre guide élargit ensuite son panorama et propose d'interroger plutôt le destin de la peinture. Au commencement de ce XVIIème siècle, c'est ce personnage nommé Rembrandt Harmenszoon Van Rijn qui "inaugure en Hollande cette technique du clair-obscur qui va conquérir l'art de la peinture, en Europe."

Rembrandt, Lucrèce (détail), 1666
Pour P.L. Rossi, "les scènes de meurtre, de boucheries, d'enlèvements, de tortures et décapitations ne sont pas le privilège d'Artemisia, mais bien plutôt le symptôme d'un vertige, d'un désordre dans les consciences, d'une angoisse qui touche la société à l'orée du nouveau siècle (...). Évidemment le maître, l'initiateur de cette révolution dans l'art, de cette violence obscure, et même de cette sauvagerie, nous l'avons déjà évoqué puisqu'il s'agit de Michelangelo Merisi : detto il Caravaggio. Le Caravage est ce personnage tourmenté qui commence sa carrière à Rome, vers 1590, par un scandale. En effet, il a peint avant Valentin de Boulogne et Artemisia une Judith debout, qui s'est emparée de l'épée du général Holopherne, et qui lui coupe la tête, comme avec une scie, lui tenant les cheveux tirés en arrière."

Judith décapitant Holopherne, Le Caravage, v. 1598,
A ce moment, l'auteur nous assure qu'il faut aller voir à Rome un autre tableau du Caravage, La Vocation de saint Matthieu. C'est l'occasion d'évoquer des passages de l'évangile du même Matthieu et de conclure le chapitre par un dernier tableau caravagesque, Le Martyre de Saint Matthieu.
Le Martyre de saint Matthieu, Le Caravage, 1599-1600.
Tout au fond, signale-t-il, on voit le visage d'un homme égaré, avec une barbe, considéré comme le portrait du Caravage lui-même. "Mais surtout, ajoute-t-il, vers la droite du tableau, on voit un enfant qui cherche à s'enfuir, les cheveux ras, la bouche ouverte, le poing serré, un bras levé et la paume de la main retournée vers le haut, contre le ciel, dans un geste de refus, de terreur et de répulsion."

Ainsi s'achève ce chapitre, comme le précédent, sur l'évocation d'un enfant en rébellion. Où est passé notre forçat ? Que l'on ne s'inquiète pas, sa survenue est proche.

Juxtaposition

Source :  Nothing To Do With Arbroath

mardi 4 décembre 2012

Au quinconce se déplièrent des tentes de fête

Le feuilleton Analogie continue. Donc Aragon. Suivi de Barthes commentant Chateaubriand et La vie de Rancé. Et puis rupture. Paul Louis Rossi parle d'une intervention qu'il fit devant un parterre de "professeurs, de bibliothécaires et d'inspecteurs d'académie", dissertant sur Mallarmé et la pénultième, autrement dit sur l'avant-dernière syllabe d'un vers. Et le voilà pour la première fois sur la grande dune, sans doute le Pyla, devant l'océan sans bornes.
La pénultième accentuée entraînant la disparition ultime du e muet à la fin du vers, nous glissons vers le lipogramme, Queneau et Perec, avant de se retrouver soudainement dans une  salle du musée des Beaux-Arts de Nantes, à contempler un assez étrange portrait de Greuze, un guitariste assis sur un tabouret.


Selon Paul-Louis Rossi, le musicien est fou, ne parvenant pas à s'accorder, il a probablement étranglé les oiseaux que l'on voit autour de lui, version qui lui semble corroborée par l'existence tourmentée de Greuze : "On a dit que son Guitariste était le portrait d'un Italien de Naples qui se servait de la musique pour séduire ses proies. La comparaison du peintre avec son modèle n'est pas forcément excessive."
Il rappelle aussitôt à notre bon souvenir le poème de Mallarmé, le fameux Démon de l'Analogie avec son vieux luthier et ses oiseaux anciens, selon lui empaillés. Le poète s'enfuit, condamné "à porter le deuil de l'inexplicable Pénultième". "Toute spéculation est hasardeuse, écrit P.L.Rossi, mais on doit convenir que Mallarmé porte sur lui comme une nostalgie de ce e muet que l'on ne compte plus au bout de la phrase, amputée de sa voyelle finale, comme lui-même, sans doute, qui se voit privé dans les faits de sa part de nature féminine. Le poème suivant du Petit homme, dans le livre des proses, exagère cette sensation. Il commence ainsi :

Pauvre enfant pâle, pourquoi crier à tue-tête dans la rue ta chanson aiguë et insolente, qui se perd parmi les chats, seigneurs des toits ?"

Voici la suite :

Cependant tu chantes fatalement, avec l'assurance tenace d'un petit homme qui s'en va seul par la vie et, ne comptant sur personne, travaille pour soi. As-tu jamais eu un père ? Tu n'as pas même une vieille qui te fasse oublier la faim en te battent, quand tu rentres sans un sou.
Mais tu travailles pour toi: debout dans les rues, couvert de vêtements déteints faits comme ceux d'un homme, une maigreur prématurée et trop grand à ton âge, tu chantes pour manger, avec acharnement, sans abaisser tes yeux méchants vers les autres enfants jouant sur la pavé.
Et ta complainte est si haute, si haute, que ta tête nue qui se lève en l'air à mesure que ta voix monte, semble vouloir partir de tes petites épaules.
Petit homme, qui sait si elle ne s'en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes, tu auras fait un crime ? un crime n'est pas bien difficile à faire, va, il suffit d'avoir du courage après le désir, et tels qui ... Ta petite figure est énergique.
Pas un sou ne descend dans le panier d'osier que tient ta longue main pendue sans espoir sur ton pantalon: on te rendra mauvais et un jour tu commettras un crime.
Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d'avance elle savait, pendant que tu chantes d'un air qui devient menaçant.
Elle te dira adieu quand tu paieras pour moi, pour ceux qui valent moins que moi. Tu vins probablement au monde vers cela et tu jeûnes dès maintenant, nous te verrons dans les journaux.
Oh ! pauvre petite tête !

La tête destinée à la guillotine, le vers amputé du e muet, tout cela consonne bien sûr avec le corps décapité de Marie de Montbazon. P.L. Rossi, précisant que la critique ayant déjà lourdement souligné l'obsession de la chevelure et de la tête tranchée chez Mallarmé, se défend d'insister et préfère montrer la parenté des deux poèmes avec ceux du Spleen de Paris de Baudelaire. Il pense par exemple au Mauvais vitrier ou au Galant tireur qui dit à sa femme :

" Observez cette poupée, là-bas, à droite, qui porte le nez en l'air et qui a la mine si hautaine. Eh bien ! cher ange, je me figure que c'est vous. " Et il ferma les yeux et il lâcha la détente. La poupée fut nettement décapitée."

Il ajoute que s'il est aisé de deviner l'influence du Spleen de Paris dans les poèmes en prose de Mallarmé, "il est moins habituel d'y découvrir les mêmes pulsions agressives dirigées contre la silhouette des misérables, des pauvres, des femmes, des orphelins, des mendiants, des enfants, avec les mêmes visions récurrentes du meurtre, du sang, de la misère, de la décapitation et de la trahison." Une autre image de Mallarmé se fait jour, plus proche du Marquis de Sade que de l'angélique écrivain de salon, un Mallarmé à l'Humour noir qui dans Réminiscence, un autre poème en prose, annonce Rimbaud. Le chapitre finit sur cet extrait :

Orphelin, j'errais en noir et l’œil vacant de famille: au quinconce se déplièrent des tentes de fête, éprouvai-je le futur et que je serais ainsi, j'aimais le parfum des vagabonds, vers eux à oublier mes camarades.

qu'il donne en écho à ce passage d'Une Saison en Enfer :

Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne; je visitais les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour... 

Évidemment, on voit bien le nom que pourrait prendre ce forçat. Il n'est plus très loin, mais il va falloir encore patienter en ce cheminement labyrinthique, où il faut souvent s'éloigner de la ligne droite pour toucher au centre.
C'est ainsi que le chapitre prochain nous ramènera à Artemisia.

dimanche 2 décembre 2012

Ecartez-vous de moi Démons Analogies

Le chapitre II des Démons de l'analogie de Paul Louis Rossi nous entraîne en Anjou, aux Ponts de Cé, où s'élève la voix d'un autre poète, Louis Aragon, avec Les Yeux d'Elsa. "Feuilletant par hasard une édition du livre", il tombe sur la formule Démons Analogies dans le poème Le regard de Rancé.

Tu vivras Nous voici de retour de la chasse
C'est assez de sanglots emplir notre logis
Ils ont voulu pourtant que nos mains te touchassent
O Sainte déjà dans ta châsse
Ecartez-vous de moi Démons Analogies

En voilà assez pour "mobiliser l'imagination". Que signifient ces mots Démons Analogies ? P.L. Rossi s'avise alors de retracer brièvement la biographie de Armand-Jean Bouthillier de Rancé, qui fut entre autres abbé réformateur de la Trappe, et dont Chateaubriand tira un livre fameux (mais que j'avoue n'avoir jamais lu). Il brosse ensuite le tableau de la vie intellectuelle de l'époque. Passons donc sans barguigner au chapitre III, intitulé Marie de Montbazon. 

Pour aller vite, il semblerait que l'abbé, en sa jeunesse folle, aurait eu une liaison amoureuse avec Marie de Bretagne des Vertus, la jeune femme du débauché Hercule de Rohan, Prince de Guéméné, duc de Montbazon, qui avait cette particularité d'avoir été blessé par Ravaillac lors de l'assassinat de Henri IV. Sur le détail de ces vies, je renvoie à la très vivante chronique de Jean-Claude Bourdais. P.L. Rossi s'attarde ensuite sur le cardinal de Retz, qui écrivait de Marie de Montbazon qu'elle " était d'une très grande beauté" avant d'en dessiner ensuite un portrait moins amène : "La modestie manquait à son air. Sa morgue et son jargon eussent suppléé, dans un temps calme, à son peu d'esprit. Elle eut peu de foi dans la galanterie, nulle dans les affaires. Elle n'aimait rien que son plaisir et, au-dessus de son plaisir, son intérêt. Je n'ai jamais vu personne qui eût conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu."

Ce qui n'empêche pas Rancé d'être l'ami et le confident de Retz. Puis l'histoire s'accélère. La suite est fatale, écrit-il. Après la mort du vieux Rohan, la liaison perdure. 

"Marie avait dit qu'à l'âge de trente ans, on n'était plus bonne à rien et qu'il fallait à cet âge qu'on la jette à la rivière. C'est presque ce qui arriva car le premier signe du destin se manifeste au bord d'un cours d'eau.
Et voici que le Démon Analogie revient au bord de la scène annoncer le dénouement. En 1657, Marie de Montbazon, qui côtoyait une rivière, faillit se noyer en traversant un pont qui se rompit à son passage."
Quelques mois après prend place l'événement marquant qui justifie en retour la mention du poème baudelairien : Rancé, rentrant par un escalier dérobé dans l'hôtel de Montbazon, découvre son amante morte, son cadavre décapité et la tête gisant au sol. Sur la réalité de cette scène, il n'existe pas de consensus, et Jean-Claude Bourdais, encore lui, s'est amusé à confronter les versions, Chateaubriand versus Saint-Simon.

P.L. Rossi rapporte la légende qui veut que Rancé s'empara de la tête chérie et l'emporta dans son ermitage, jusqu'à la Trappe de Soligny, qu'il réforma avec une si grande sévérité qu'il provoqua parfois la révolte de ses ouailles. Et c'est sur Saint-Simon qu'il conclut le chapitre, Saint-Simon qui considérait Rancé comme un père, affirmait que l'histoire de la tête était une pure invention, mais convainquit le rude ermite de poser pour Hyacinthe Rigaud. Ce qui, soit dit en passant, n'est pas la version de la notice de Wikipédia, qui parle plutôt d'une ruse de Saint-Simon "qui consistait à visiter le modèle en compagnie du peintre, déguisé en étranger, afin que l’artiste mémorisât les traits de l’abbé pour ensuite les coucher sur la toile quelques heures après. Cette mise en scène fut suffisamment originale pour que Saint-Simon insistât sur le fait qu’elle appartenait à l’extraordinaire, que Rigaud en fut très fatigué et qu’il sollicita plusieurs entretiens afin de parfaire sa captation secrète du visage.
Il note d’ailleurs que l’infirmité du peintre à ne pouvoir s’exprimer correctement (il était bègue, rappelons-le), fut d’une certaine utilité : « sa difficulté de parler lui fut une excuse de n’entrer guère dans la conversation »."*


En tout cas, c'est grâce à lui que nous avons ce portrait de Rancé à sa table de travail, un crâne posé devant lui. Crâne que bien sûr certains affirmèrent être celui de Marie de Montbazon, ce que dément aussi Saint-Simon. "Par cette fable exemplaire, conclut P.L. Rossi, nous devons comprendre que le portrait de Rancé en méditation devant la mort et la vanité du monde n'a pas fini de nous intriguer, et que sa conduite ne peut manquer de surprendre les philosophes et les observateurs de la société des vivants".

Finissons aujourd'hui par une autre strophe d'Aragon :

Ce moment de Rancé sur le seuil de la chambre
Qui ne l'a fût-ce un soir vaguement éprouvé
Et senti le frisson glacé comme un décembre
Envahir son coeur et ses membres
A-t-il aimé vraiment a-t-il vraiment rêvé

C'est sur lui que nous reviendrons au chapitre IV.

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* Voir aussi, encore une fois, J.C. Bourdais (dont le texte confirme Wikipédia).