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mercredi 6 mars 2013

Javert à la Bastoche

On n'arrête pas Javert, alias Francis Dusserre. Dans sa quête parisienne, sur les traces du grand Victor, le fin limier nous invite une nouvelle fois à une belle balade historique et culturelle. Ici, il rebondit sur une question posée par notre autre enquêteur bernardologue, et nous emmène ensuite du côté du canal Saint-Martin et du quartier Saint-Paul, avant de conclure en beauté Place des Vosges.
Encore quelques pages comme ça, et on va pouvoir éditer le guide Javert de la capitale.


JC Moreau me pose une question :  Le couvent des Clarisses de la rue Lourcine aurait-il un rapport avec celui des Bernardines où Jean Valjean poursuivi par Javert se cache ?
Et bien peut-être : Le finaud JCM dans sa traque sur les pas de l’ours n’est pas tombé loin.
Cette rue Lourcine, aujourd’hui en partie rue Broca, commence à quelques pas du parvis de l’église saint Médard d’où Javert se lance à la poursuite de Jean Valjean, mais cette voie file vers le sud alors que le héros hugolien se dirige par la rue Mouffetard vers le nord et, c’est prémonitoire, vers le Panthéon. Sortant de saint Médard, Valjean tourne à droite ; il tournait à gauche et il était dans la rue Lourcine avec au bout le couvent des sœurs Cordelières dont l’ordre, connu aussi sous le nom d’ordre des Pauvres Dames, a été fondé par sainte Claire d’Assise disciple de Francesco (en anglais : Francis) du même lieu. 

Ceci dit, le couvent de la rue Lhomond  occupé lui par des sœurs Bénédictines du saint Sacrement (et avant elles par celles de Sainte Aure) ne fut que le temps d’une première rédaction de l’œuvre d’Hugo le refuge de ses héros car, nous l’avons déjà dit, le bon Victor les envoie par la suite se cacher rue de Picpus, à l’autre bout de Paris dans un couvent dont il invente le nom et la règle, les vraies occupantes du couvent de Picpus étant des Chanoinesses de saint Augustin dites aussi de Notre Dame de Lépante. 

Encore une fois le seul couvent se rattachant au nom de saint Bernard est celui des Bernardins (pas « dines ») situé sur le flanc nord de la Montagne sainte Geneviève. Magnifique lieu que ce couvent et collège qui figure parmi les derniers témoins monumentaux de l’Université de Paris au Moyen Age. 

Une parenthèse : le 12 septembre 2008, Benoît XVI inaugura (presque) le collège enfin rénové après avoir été débarrassé de la caserne de pompiers qui l’avait occupé de nombreuses années...
Petit détail mais bien dans l’actualité: Benoît XVI a sur le blason qu’il a choisi à son avènement, l’Ours de saint Corbinien évangélisateur de la Bavière. « L’ours n’est-il pas l’image de ce que je dois être et de ce que je suis ? Je suis devenu ton mulet et c’est ainsi que je suis tout près de toi pour toujours » (Cardinal J.Ratzinger)  

Décidément j’aime bien ce Benoît, et pas seulement parce qu’il a béni à Rome mon 60ème anniversaire (sans qu’il le sache bien sûr…)
Quelle leçon pour ceux qui s’accrochent à la dépouille de leur charge, beaucoup d’humanité et d’humilité, contrairement à son médiatique prédécesseur, chez ce grand intellectuel qui aime les chats et dont le compagnon félin l’accompagnera certainement  dans sa retraite.
Le chat et l’ours : deux animaux qui auraient pu avoir un destin commun si ce n’était leur taille.

Le chat n’a en fait jamais été réellement domestiqué, c’est un animal familier et non domestiqué qui s’est rapproché de l’homme car il savait qu’un jour celui-ci  finirait bien par inventer les radiateurs ( je ne sais plus à qui j’emprunte cette formule mais je la trouve juste et belle donc je l’adopte). Je parle de l’homme des villes qui a su s’en faire un allié dans sa guerre aux rats, pas de celui de la campagne qui n’aime que son chien et qui n’a qu’une idée c’est de tuer son concurrent à la chasse ou de piéger celui qui ose gratter la terre là où lui plante ses ignobles poireaux.
Eh bien l’ours aurait pu avoir le même destin s’il avait été un peu moins encombrant et si ses coups de pattes n’étaient pas si lourds. Lui qui a partagé les cavernes des premiers hommes aurait pu continuer la cohabitation avec les suivants. Il n’en fut rien, d’où le substitut de l’ours en peluche chez les enfants et peut-être du chat chez l’adulte.          
Après ce détour de l’ours au chat, cessons de dériver et revenons à nos couvents pour constater qu’il n’y a  point en fait de bernardines dans tout ça. 

Il y a eu et il y a encore pourtant tant de congrégations à Paris. Il y a même un secteur du VIème arrondissement que les vieux chauffeurs de taxi appelaient « le Vatican », tant il y avait de couvents et de maisons religieuses.

Victor Hugo habita un temps – celui de Cromwell et d’Hernani  - dans ce secteur, rue Notre Dame des Champs et eut pour voisin au grand bonheur d’Adèle : Sainte-Beuve.
La femme, le mari et l’amant une forme de théâtre qui allait avoir de l’avenir, peut-être même plus que les grandes tragédies hugoliennes.

Faisons maintenant un tour des rues de Paris : rue des…Ursulines, Chanoinesses, Blancs-Manteaux, Carmes, Bernardins, Grands-Augustins, Petits-Pères, Feuillantines (où habita Hugo enfant), Capucines,, Minimes ou encore de Cîteaux … tout un parcours religieux pour arriver au quai des Célestins et près de là à la caserne homonyme.

- « Il paraît qu’il y a plein de canons aux Célestins » vociféraient les commères des Misérables 62 et c’était bien normal car ces « Célestins » étaient et sont toujours dans le quartier de l’Arsenal entre la Bastille et la Seine. Surtout c’est de  cette caserne des Célestins que sortirent un juin 1832 les dragons qui déclenchèrent ou sur qui se déclencha l’émeute des  Misérables.
Aujourd’hui grâce à Hollywood, les Misérables s’affichent devant la caserne occupée de nos jours par la Garde Républicaine.  

Quartier de l’Arsenal ; on y voit peu de touristes, il a pourtant son histoire, et quelques éléments témoins de celle-ci.
Quelques pierres de la Bastille amenées d’un bout à l’autre  du Boulevard Henri IV jusqu’au square Henri Galli. 
La bibliothèque de l’Arsenal dont le bibliothécaire fut un temps Charles Nodier, administrateur totalement incompétent mais animateur de salon littéraire hors pair.
C’est dans son appartement de fonction que Dumas, Lamartine, Vigny, Gautier… et Hugo inventèrent le romantisme français.

L’Arsenal c’est aussi le canal jusqu’à la Bastoche.




Il était né près du canal
Par là…dans l’quartier d’l’Arsenal
Sa maman qu’avait pas d’mari
L’appelait son petit Henri
Mais on l’appelait la Filoche
A la Bastoche…
Et sur la bascule à Charlot,
Il a payé sans dire un mot
A la Roquette un beau matin
Il a fait voir à ceux d’Pantin
Comment savait mourir un broche*
De la Bastoche.

  • Broche : brochet, barbeau, hareng, maquereau : Souteneur quoi !
La Chanson est bien sûr de Bruant et date de 1915 ( été 1915 ?).
Port de l'Arsenal sur le Canal Saint-Martin

Canal Saint Martin sous la colonne de juillet.
La bascule à Charlot, la Veuve, les bois de justice… c’est justement à propos du sujet que Nodier et Hugo se brouillèrent à la suite d’un article du premier contre le célébrissime texte du second, Le dernier jour d’un condamné *. Nodier restait royaliste légitimiste quand Hugo engageait sa marche vers la gloire républicaine et la Troisième République.

*Si vous passez par Paris en ce moment ( ou si le spectacle passe un jour vers vous) ne manquez pas – sur le même sujet – (au théâtre du Lucernaire pour Paris)
La ballade de la geôle de Reading,  poème d’Oscar Wilde dit par Jean-Paul Audrain accompagné par Monica  Molinaro au piano.   
 
Puisque nous en  sommes à deux pas, je vous propose un petit tour, toujours hugolien dans le quartier saint Paul.
Ne nous attardons pas dans le « Village saint Paul » tentative moins qu’à moitié réussie de faire de ce qui était un îlot insalubre, refuge des clochards et de la vermine, un « Village Suisse »* de la rive droite, prenons juste le temps de penser que c’est quelque part par là que mourut Rabelais.
*Ensemble de boutiques d’antiquaires ayant pris la place du Village suisse d’une exposition universelle dont j’ai oublié la date mais qui s’est tenu au Champ de Mars.

Rue des jardins saint Paul
Passons rue des jardins saint Paul.
Nous sommes hors la ville de Philippe Auguste dont la muraille borde le terrain de sport du lycée Charlemagne.

Au bout de ce terrain une fontaine dont le chérubin fait étrangement penser à Victor Hugo avec ce front immense si souvent représenté par les caricaturistes des années 1830-40. 

Juste un peu en arrière de la fontaine, l’église saint Paul-saint Louis veille sur le déjà cité lycée Charlemagne, ex-maison professe des Jésuites qui n’ont, il faut le noter, pas de rue à leur nom dans Paris. Aurait-elle été droite ou tortueuse cette rue ?

Dans l’église, on trouve toujours les deux bénitiers offerts par Hugo à la paroisse où se maria sa fille bien aimée Léopoldine. Justement ces bénitiers -  en fait les deux valves d’un bivalve des caraïbes – ressemblent bougrement au coquillage que l’enfant au visage d’Hugo  porte au dessus de la tête comme pour l’offrir : à qui ? Le mysticisme et le sentiment religieux chez Victor Hugo est un sujet qui me dépasse, je me garderai bien d’essayer de l’analyser, un peu d’ailleurs comme pour l’autre géant ayant fréquenté le quartier : Rabelais. L’un et l’autre sont inclassables et Rabelais peut-être encore plus qu’Hugo, ce qui permet à toutes sortes de gens, penseurs en mal d’appui, de se les approprier. Je dérive, je dérive…
Fontaine rue Charlemagne.

Bénitier offert par Hugo.
Continuons la promenade. Tout le quartier saint Paul est construit sur l’emplacement de l’Hôtel Saint-Pol. Cet ensemble d’Hôtels et Palais n’ayant connu que des événements tragiques : le Bal des ardents, la résidence de l’ignoble Isabeau de Bavière et l’occupation anglaise, tous les souverains qui vinrent ensuite semblent avoir voulu en effacer les traces.
Il n’en reste que le souvenir dans le nom des rues : rue des jardins saint Paul, rue de la Cerisaie –souvenir du verger royal aux 1000 cerisiers, rue Charles V, rue des Lions -  souvenir de la ménagerie royale où il devait bien y avoir aussi des ours…

Le même sort s’acharna sur l’Hôtel des Tournelles où eut lieu le tournoi où Henri II fut mortellement blessé. Les Tournelles furent abandonnées, bientôt détruites et Henri IV fit réaliser sur le terrain la Place Royale, aujourd’hui des Vosges.
Hôtel saint Pol et des Tournelles, l’ensemble aurait pu faire pendant à l’est de Paris à ce que devint au fil du temps le Louvre à l’ouest. Voilà peut-être pourquoi Paris se développa plus majestueusement vers l’ouest laissant l’est aux faubourgs populaires ? Je dérive, je dérive, je… Mais quand même le fait que le Paris populaire, hier émeutier, aujourd’hui tout au plus manifestant, se trouve à l’est, est une réalité que n’explique pas seulement le sens des vents dominants comme le voudraient certains, et le vent de l’histoire …

Terminons quand même notre promenade.
 
Place des Vosges !  Nous revoici avec Hugo dans sa maison au numéro 6.
 
J’ai trois amis très chers

On m’a dit qu’Honoré me ressemblait un peu
En un  mot que j’avais la gueule balzacienne.
J’ai bien souvent rêvé que j’étais son neveu,
Et la chère Eugénie ma cousine germaine.

Ce que j’aurais aimé, c’est aller chez Victor
Place des Vosges, au coin, je connais bien l’adresse,
Lui dire : « Il fait soleil, viens faire un tour dehors
Jean Valjean peut attendre, après tout rien ne presse ! »
Nous aurions tous les deux arpenté pas à pas
Le Boulevard Beaumarchais en songeant qu’Alexandre
Préparait pour ce soir un superbe repas
Et que ces choses-là sont toujours bonnes à prendre.
Quand parmi les vivants je n’aurai plus personne,
Il me reste Honoré, Alexandre et Victor

Bernard Dimey, J’ai trois amis.


Voilà je pense avoir répondu à la question de JC Moreau, pardon si j’ai souvent dérivé mais je pense être remonté à la source, c’est-à-dire arrivé chez Hugo, et si j’ai été un peu long et bavard, c’est dans ma nature.
Autoportrait de Javert chez Hugo.

Vue de la place des Vosges de chez Hugo.
 
Je viens juste de repenser  que j’avais promis à Patrick quelque chose sur les cloches de Notre Dame de Paris. Ce sera pour une autre fois, si le bon maître le permet.    
       

dimanche 11 novembre 2012

La recherche de la couleur

C'est le titre du roman de Jean-Marc Parisis que je viens de terminer ce matin. De cet écrivain, j'avais apprécié le livre précédent, Les Aimants. Alors quand j'ai vu celui-ci à la médiathèque, je l'ai aussitôt emprunté bien que je croule déjà sous une masse de volumes à lire ou en cours de lecture. Mais j'avais envie d'un roman, d'une fiction que je pourrais lire d'une traite, comme un copain qu'on croise au coin d'une rue et qui vous régale d'une anecdote qui vous fera sourire le reste de la journée. Bon, à la vérité j'ai eu moins de plaisir que l'autre fois, l'ouvrage étant pour une bonne part une sorte de règlement de compte où des personnages caricaturaux s'en prennent plein la gueule, et parfois même littéralement, comme lorsque l'une des têtes de turc de l'auteur, un animateur radio vulgaire et libidineux, se prend au cours d'une soirée en ville, une retentissante mandale et chute lourdement dans une baignoire. Le jeu de massacre n'est réjouissant que lorsqu'il donne dans la démesure et la drôlerie (et je n'ai pas de meilleur exemple en tête que les mésaventures de Bardamu sur le navire "Amiral-Bragueton", dans le Voyage au bout de la nuit), mais ici, c'est simplement sinistre.

Heureusement, le livre ne se résume pas à cela, et placé qu'il est sous le signe de Novalis (le narrateur - l'écrivain François Novel - est en cours d'écriture d'un essai sur les romantiques allemands), il offre un tout autre visage quand il oublie le petit milieu social mesquin qu'il fustige. On se promène dans la géographie parisienne avec un certain bonheur, et il y a un côté très modianesque dans les pérégrinations. D'ailleurs Modiano est cité, et sa méthode dite de l'annuaire utilisée pour retrouver une ancienne relation, Régine, sosie de Jeanne Moreau. Nouvel épisode un peu cruel (méfiez-vous des écrivains qui veulent revoir des amies d'enfance, cela me rappelle un autre roman récemment lu, Les lisières d'Olivier Adam, où le narrateur, Paul Schneider (encore un écrivain), revenant dans la ville de banlieue de ses jeunes années (au moins s'évade-t-on ici de l'étouffant milieu parisien friqué et branché), retrouve une amour de jeunesse : après un retour de flamme romanesque, ça se termine très mal, dans l'hystérie et la souffrance). Chez Parisis, c'est plus expéditif, une seule rencontre suffit à tout désenchanter : "On avait toujours de bonnes raisons de ne pas revoir les gens. Il suffisait de les revoir pour comprendre pourquoi on ne les voyait plus." Sympa.

Bref, je disais qu'il y avait du bon dans l'affaire et me voilà à en ramener sur le négatif. Allons au fait, ce qui me conduit à chroniquer pour les Misérables 62, car enfin, on peut se demander quel bougre de rapport on peut trouver avec la pièce.
Je file donc sans escale jusqu'à la page 161, dans la dernière partie du livre, qui le sauve justement de l'aigreur, où François Novel vient de rencontrer une jeune fille, en échappant tous les deux à un taxi chauffard, à l'angle des rues de Rome et de Madrid :

"J'avais arrêté l'image.
- Regarde... Là. La boulangerie, à l'angle de la rue de Saussure et de la rue Lebouteux.
- Hé ! C'est tout près de chez moi. Je passe souvent devant. La boutique a disparu, la devanture a été repeinte en rouge, mais les éléments de façade sont intacts. Quand le film a-t-il été tourné ?
- L'été 1962.
- Ça ne te rajeunit pas.
- Attends le fin.
Après le visionnage de La Boulangère de Monceau, Sophie avait gardé le silence, pelotonnée sur le canapé. Je connaissais cette hypnose. Je l'avais laissée seule avec des cigarettes et j'étais allé ranger la cuisine. En remontant du local aux poubelles, je l'avais trouvé dans mon bureau, furetant sur la Toile, s'informant sur le film.
- Tu savais que Michèle Girardon s'était suicidé aux médicaments en 1975 à Lyon ?
- Oui.
- Après de mauvais films. Oubliée de tous.
- Pas de tous. "
Oui, c'est bien l'été 62 qu'Eric Rohmer a tourné ce premier court métrage qui prit place dans la série des Contes moraux. Voici la première partie du film (on trouvera facilement la seconde) :



Et voici le résumé qu'en donne le site Cinéma français :

Nous sommes en juin, dans le quartier de Villiers. Le narrateur, étudiant en droit, prépare ses examens. En allant dîner, il croise souvent Sylvie, une jeune fille blonde et élégante, employée dans une galerie de peinture. Malgré les encouragements de son camarade Schmidt il n'ose l'aborder.

Un jour cependant, s'étant heurtés par mégarde, ils engagent la conversation et promettent de se revoir. Mais, dès lors, Sylvie demeure invisible. Pour la retrouver, le narrateur sillonne le quartier, en particulier le marché de la rue de Lévis. Il prend l'habitude de se fournir en sablés dans une boulangerie de la rue Lebouteux dont la vendeuse lui témoigne un vif intérêt Jour après jour, des relations de complicité s'établissent entre eux.

Le narrateur finit par lui demander de sortir avec lui. La boulangère accepte. Mais en se rendant au rendez-vous, le narrateur rencontre Sylvie, la cheville bandée, appuyée sur une canne. Le lendemain de leur conversation, elle s'est fait une entorse et a passé trois semaines dans son appartement situé en face de la boulangerie. De sa fenêtre, elle a assisté aux allées et venues du narrateur et croit en être la cause. Le jeune homme se garde bien de la détromper. Renonçant au rendez-vous avec la boulangère, il emmène Sylvie au restaurant et l'épouse quelques mois plus tard.
Michèle Girardon est l'actrice qui incarne Sylvie. Ici, on la voit dans un autre film, avec Jeanne Moreau.


Jean-Marc Parisis, lui aussi né, tiens donc, en 1962, évoque aussi une autre figure tragique, dont j'ai déjà parlé ici, à savoir Natalie Wood, et c'est l'occasion d'une belle méditation sur le cinéma :

"Tout flottait, tout s'étoilait, tout se noyait dans le sens. Mais lequel ? Plus je regardais Natalie, plus elle me parlait, et plus elle me parlait, plus elle me manquait, comme si je l'avais connue, comme si ses films rallumaient des souvenirs d'une autre vie où j'aurais été son ami. L'alcool me laissait froid, n'affectait pas mes centres nerveux, mais les images de cinéma me passaient dans le sang, m'envoyaient sur des chemins qui ne menaient nulle part. Si le cinéma était un rêve dans le rêve de la vie, il en disait peut-être la vérité. Natalie n'était pas vraiment morte. Ce soir-là, je l'avais vue repartir en chapeau blanc et collier de perles à la fin de La fièvre dans le sang. En changeant de DVD, je l'avais recroisée, toujours en collier de perles, mais cheveux nus, et vêtue d'un simple pull à manches courtes, courant sous la pluie, dans une rue de La Nouvelle-Orléans, à la fin de Propriété interdite de Sydney Pollack. Le cinéma faisait bouger les morts, leur donnait encore envie de de s'en aller. En violentant le temps et l'espace, il avait inventé l'éternité.(...)" (p. 62-63)

SPLENDOR IN THE GRASS(la fièvre dans le sang) par rakosky

Allez, je m'arrête là pour aujourd'hui. Sur une dernière information qui n'a rien à voir : le blog a dépassé ces jours-ci les 10 000 pages vues, vous êtes encore en moyenne une vingtaine par jour à croiser par ici, à y perdre quelques secondes, quelques minutes ou plus, je ne suis pas dans une recherche forcenée d'audience (si c'était cela j'éviterais certains sujets), mais entre être lu et n'être pas lu, devinez où va ma préférence ? Merci à vous.

lundi 6 août 2012

Analyse bernadologique de la mort de Javert

L'inspecteur Javert, alias Francis Dusserre, prolonge ses réflexions sur la géographie bernardienne et javertienne dans l’œuvre de Victor Hugo.Tous ces travaux seront bien sûr remis à la Préfecture.

"J.C Moreau a raison d’affirmer qu’il faut « s’appuyer sur des faits réels constatés par l’expérience ». La question du sort de Javert doit être traitée avec les outils et méthode de la science expérimentale et non pas en interrogeant les guéridons tourneurs.


Toute tentative d’expliquer un suicide est un viol du suicidé pour qui ce dernier acte – plus ou moins théâtral – est l’ultime liberté et l’ultime droit à exister.


Je vais malgré ma répugnance à réaliser ce viol tenter d’analyser bernardinement l’acte ultime de Javert en m’appuyant sur des faits indiscutables car géographiques. Quoi de plus réel et précis qu’un plan de ville ?


La marche vers la mort de Javert va du 7 rue de l’Homme Armé au pont Notre - Dame.


Prenons les choses par la fin, le « Plouf », il a lieu précisément au bout d’un quartier de vieilles ruelles qui trente ans plus tard sera rasé pour faire place au Théâtre Lyrique, qui est aujourd’hui le Théâtre de la Ville, mais qui fut, de 1880 à 1969 ( à l’exclusion d’un temps sombre où il prit le nom de Théâtre de la Cité) le Théâtre Sarah Bernhardt. La loge même de la grande Sarah se trouvait au point précis où l’on retrouva en 1855 un autre suicidé, Gérard de Nerval pendu à un réverbère.


Remontons le chemin Javertien. Partant du 7 rue de l’Homme Armé ( rue aujourd’hui incorporée à la rue des Archives, non loin de la maison parisienne de Jacques Cœur), Javert va traverser en zigzagant au fil de ruelles sordides tout un quartier de taudis et autres galetas. Lui qui a toujours obéi à des ordres pour éviter le désordre comprend-t-il que ce n’est pas sa police qui ramènera l’ordre dans ces quartiers ? La lèpre des rues sera vaincue par Rambuteau et Haussmann, le choléra qui ravage Paris en 1832 sera vaincu par la médecine pasteurienne et les famines par les ingénieurs du chemin de fer , rien ne sera amélioré de la vie humaine par lui Javert ni par les discours de Marius et autres pensifs-penseurs ou sociaux-socialistes.


Est-ce suffisant de découvrir que l’on ne tient pas le bon rôle pour quitter la scène pour la Seine jaune* comme on l’a qualifiée à l’époque (le Danube Bleu et la Seine jaune) ?


En définitif je ne chercherai pas à percer plus loin le mystère Javert lui laissant le droit au secret.

La pompe à eau du Pont Notre-Dame

J’enchaînerai par une légende urbaine qui commence justement près de l’endroit où se sont suicidés Javert et Nerval : le secteur aujourd’hui de la place du Châtelet. A deux pas du ventre de Paris, des Halles et du charnier des innocents, à côté de l’alchimique tour saint Jacques, à un pont de l’Hugolienne Notre Dame de Paris, non loin de la place de grève, place des supplices et sur l’emplacement de l’horrible Châtelet, prison, salle de tortures et morgue pour les ancêtres de la police scientifique. Un quartier hier terrible où aujourd’hui on achète des fleurs et où l’on va au spectacle.


L’histoire commence toujours ainsi : un chauffeur de taxi de nuit, jadis c’était un cocher de fiacre, est en station à la fin encore sombre de la nuit dans le secteur du Châtelet. Il commence à s’endormir à son volant, quelqu’un ouvre la porte arrière de son taxi, une femme emmitouflée dans un grand vêtement lui demande :


- « Conduisez moi à l’angle de la rue de la Roquette et du Boulevard Ménilmontant»


A cette heure le trajet est rapide : le taxi prend les quais, contourne l’Hôtel de ville, passe devant Saint Gervais, l’Hôtel de Beauvais, rue François Miron où résida le jeune Mozart et où naquit un certain F.Du…., la passagère se tasse sur son siège, rue Saint Antoine , voici l’église Saint Paul où se maria Léopoldine Hugo et le lycée Charlemagne ou étudièrent entre autres, Balzac, Francis Blanche et F.Du…, au fond de la rue de Béarn la place des Vosges, on tourne autour de la place de la Bastille, la rue de la Roquette, la porte dernier vestige de la prison avec les dalles où l’on calait la guillotine et enfin en haut de la rue le Boulevard Ménilmontant.


Le taxi s’arrête, le chauffeur se retourne ; plus personne sur le siège arrière. Il descend en colère pour le prix perdu de sa course, personne tout autour. Ce n’est qu’après avoir trouvé à la place de la passagère une pièce d’or où reste collée un peu de terre glaise que le chauffeur de taxi s’aperçoit qu’il vient de s’arrêter devant l’entrée principale du cimetière du Père - Lachaise


Nous sommes au Père-Lachaise. Deux solutions : on monte là où selon Thénardier on enterre les riches et du haut du cimetière on proclame comme Rastignac ; « A nous deux Paris !», ou l’on redescend pour ne pas rater le train à Austerlitz. Si vous voulez rentrer pour les dernières représentations, il suffit de descendre la rue de Charonne, gagner la Bastille, l’Arsenal et le quai d’Austerlitz où commença l’émeute suivant les obsèques du Général Lamarque. On traverse ce vieux Faubourg Saint Antoine qui a souvent senti la poudre , longtemps le bois la cire, le vernis et aujourd’hui les fumées et alcools plus ou moins latinos.

Plan de Paris de Vaugondy (Faubourg Saint-Antoine) - 1760


Faubourg Saint Antoine ; paroisse sainte Marguerite, paroisse de Nini Peau d’chien (voir les paroles de la chanson).


Marguerite Lambert ? Et savez vous où est l’église Sainte Marguerite ?


Rue Saint Bernard ! la boucle est bouclée, je vais me coucher…..
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* La Seine, jaune et large comme une mer, a couvert tous les travaux du port au blé. (Michelet, Journal, 1836, p.218).

mardi 12 juin 2012

Première répétition

Ce soir, chez Hervé Thénardier, premières lectures à la table avec Bruno et les personnages principaux : Valjean, Javert, les Thénardier et Fantine. On se retrouvera le vendredi 22, chez Francis Javert, pour poursuivre et amorcer la mise en place.


Ellie, qui tient le blog Châteauroux, c'est fou, avait dimanche posté un billet sur l'enseigne Noz, une solderie du boulevard Saint-Denis. On y trouvait, semblait-il, de la littérature asiatique bradée. Je n'étais jamais allé à Noz, alors comme j'aime bien les éditions Picquier, dont une photo montrait plusieurs spécimens, je m'y suis arrêté en revenant lundi du travail. Autant vous dire que les chinois dont parlait Ellie avaient disparu, pas un seul bouquin extrême-oriental dans les étalages, et quand j'ai voulu en toucher deux mots à une employée, j'ai très vite vu que je parlais chinois, avec ma littérature asiatique.
En revanche, j'ai trouvé pour un prix fort modique, les deux tomes des Misérables, édités en BD chez Glénat. Adaptation soignée, qui m'intéresse surtout pour glaner des détails de costumes et de décors. La reconstitution du Paris du XIXème est tout à fait correcte, de l'avis même de Francis, notre Javert et vrai parigot d'origine (lui et Dominique -Mme Thénardier- ont étudié dans un collège tout proche de la maison de Hugo, place des Vosges). Le monde est tout petit.

mardi 10 avril 2012

Javert après Valjean

Pour les amoureux de Paris, je ne saurais trop conseiller la belle émission inspirée de Métronome, le livre de Lorànt Deutsch. Série d'émissions plutôt, diffusée sur France 5 chaque dimanche après-midi d'avril. Elle est accompagnée d'un site, présentant une magnifique carte interactive de Paris. On peut contempler la capitale aux différentes époques de son histoire, ou suivre l'évolution architecturale quartier par quartier. Photos et vidéos sont au menu. Un bel ensemble.


En ce qui nous concerne, le XIXème siècle présente deux entrées sur Les Misérables, "Gavroche" et "Javert après Valjean".


Ce titre même me donne l'occasion de revenir sur cette curieuse proximité des patronymes. Javert et Valjean partagent en effet les mêmes consonnes J et V, inversées, comme en rotation autour du A. La poursuite est inscrite dans le corps des lettres, indice d'une mystérieuse solidarité entre le bagnard et le policier (lui-même fils d'un garde-chiourme, donc marqué dès l'origine par le régime carcéral). Une semblable rectitude morale les réunit, même si elle n'est pas de même nature (Valjean obéit à une morale transcendante, Javert à la Loi des hommes), ce qui les distingue fondamentalement de l'autre personnage principal, Thénardier, crapule intégrale.
Ce nom aurait été inspiré à Victor Hugo par Louis Jacques Thénard, son contemporain et chimiste renommé, qui était opposé à la réduction du temps de travail des enfants proposée par Hugo (10 heures au lieu de 16).
C'est d'ailleurs sous ce nom de Thénard que Thénardier, devenu négrier en Amérique, se présente à Marius en juin 1833, à la fin du roman.


Thénard, illustration de Gustave Brion


"Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement... »

(Melancholia, Les Contemplations)

mercredi 1 février 2012

Des guinguettes aux barricades

C'est le sous-titre de l'exposition Le peuple de Paris au XIXème siècle, actuellement présentée au Musée Carnavalet. Visite guidée  avec Didier Daeninckx.


Visite guidée : “Le Peuple de Paris au XIXe... par telerama

lundi 21 novembre 2011

La cathédrale de Victor Hugo

Un article de Graham Robb, sur le site du mensuel Books, chronique le livre de l'historien d'art Michael Camille, Les Gargouilles de Notre-Dame - Médiévalisme et monstres de la modernité, paru en octobre de cette année. J'y apprends que les fameuses sculptures n'ont rien de médiéval, que leurs consœurs originelles avaient depuis longtemps disparu : "Quand il entama ses travaux de restauration, en 1843, Eugène Viollet-le-Duc ne trouva qu’une poignée de moignons informes et de monstres délabrés, éparpillés dans le jardin derrière l’abside".

C'est en 1831 que Hugo avait fait paraître Notre-Dame de Paris (soit dit en passant, mis en scène également à Cluis, l'année suivante des Misérables, donc en 1963). A cette date, la cathédrale est dans un piteux état, Viollet-le-Duc la décrit comme « une ruine », "une cathédrale délabrée, à l’image des taudis environnants. Lorsque l’église devait accueillir une cérémonie nationale, on la bâchait et l’ornait de sculptures en carton-pâte dans le dernier style architectural en vogue. Il fallut attendre 1864, et le dévoilement de l’édifice restauré, pour que sa représentation hugolienne prenne corps. On aurait dit que Notre-Dame avait enfin retrouvé ce quelque chose « de fantastique, de surnaturel, d’horrible » que décrit le roman : « Des yeux et des bouches » s’ouvrant çà et là ; « les chiens, les guivres, les tarasques de pierre » veillant « jour et nuit, le cou tendu et la gueule ouverte, autour de la monstrueuse cathédrale ». N’étaient ses cornes et ses ailes repliées, l’une de ces chimères restaurées pourrait passer pour le portrait craché de « Quasimodo pensant ». Rien d’étonnant à cela, puisque Viollet-le-Duc s’est en partie inspiré du roman. Ceux qui, en plaisantant, parlaient de Notre-Dame comme de « la cathédrale de Victor Hugo » ne croyaient pas si bien dire. Les sculptures perchées sur les tours et les galeries, donnant au monument son aspect effrayant, n’étaient pas le fruit d’une simple restauration, mais le dernier avatar en date de la conception hugolienne du style gothique."

Puissance de l'imaginaire hugolien, qui parvient donc à imposer sa vision du médiéval. La lettre du livre devient la matière de l'édifice. A-t-on d'autres exemples d'un roman informant la réalité, recréant du passé à sa mesure, injectant dans le présent du mythe et du fantastique ?



Une de ces créatures du fantastique, la gargouille emblématique de Notre-Dame, sa pièce maîtresse selon Michael Camille, est celle que l'on nomme le Stryge (au-dessus, gravure de Charles Méryon, 1853): "Avec ses longs ongles de vampire femelle, sa tête offrant un condensé d’aberrations phrénologiques, et son nez crochu trahissant l’antisémitisme de son créateur, la Stryge et ses acolytes incarnent les terreurs bourgeoises : terreur de la maladie et de la prostitution ; terreur des « sauvages » de l’insurrection de juin 1848 ; terreur de voir resurgir chez l’homme les comportements du singe ; et terreur, enfin, des démons intangibles de la folie. La Notre-Dame de Viollet-le-Duc, cette cathédrale qui crie sa douleur en silence, est un monument des névroses du milieu du XIXe siècle."
Voir aussi la photo de Charles Nègre, conservée au musée d'Orsay.
Regardant samedi matin le troisième cours en ligne d'Antoine Compagnon sur 1966, Annus mirabilis, je retrouve le Stryge sur la couverture du roman de Huysmans, Là-bas, en Livre de poche (en illustration de son propos sur la place éminente acquise par le Livre de poche dans ces années 60). Il aurait pu choisir bien d'autres couvertures, mais non, ce fut celle-ci.


Je découvre enfin à l'instant que Le Stryge fait aussi la couverture de l'édition américaine du livre de Camille :