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samedi 14 juillet 2012

Des nouvelles technologies et du Tour de France

Le spectacle de 1962, je l'ai déjà dit, n'existe plus guère que dans les souvenirs de ceux qui y participèrent. L'association n'a conservé aucune archive : adaptation, affiche, programme  ont disparu. Ivanhoé, en 1966, par sa démesure, a comme profondément rejeté dans l'oubli les spectacles qui le précédèrent. De nombreuses traces demeurent de cet événement, une exposition lui fut même consacrée naguère, ce n'est pas le cas, hélas, des Misérables et des autres réalisations du Livre Vivant avant 1966. Je veux croire que dans quelque grenier, armoire, malle, classeur secret, subsistent des éclats de ce grand moment de théâtre. Je veux croire que des photos ont été prises et qu'elles dorment dans quelque album de famille. Qu'elles ressurgissent au grand jour me plairait infiniment. J'ai déjà signalé aussi que j'avais dépouillé trois mois de NR pour ressusciter une poignée d'articles consacrés au spectacle. Ils sont malheureusement illustrés de photographies de piètre qualité qui ne rendent guère compte de la scénographie de l'époque.

Les nouvelles technologies ont bien sûr changé du tout au tout l'information sur l'événement. Je filme, je photographie, j'enregistre et d'autres aussi le font de leur côté. Et je publie sur ce blog quelques parcelles de ces glanes quotidiennes. On pourrait aussi s'en alarmer et craindre qu'après une pénurie mémorielle vienne le temps de l'excès. C'est un danger que je ne nie pas : j'en vois qui téléchargent en pagaille films et albums musicaux, et je me demande bien quand ils prennent vraiment le temps d'écouter, j'en vois qui collectionnent des centaines d'amis sur Facebook et qui n'échangent que des propos sans saveur, alors qu'un(e) seul(e) ami(e) peut suffire à nourrir une conversation dont on se rappellera toute la vie. Il ne s'agit donc pas de tout capter, de vouloir tout encapsuler dans les disques durs et les clés usb, non, ce qui m'intéresse c'est de fixer des instants, de surprendre les êtres humains dans leur effort, dans la tension de leur énergie vitale. Plus que le produit fini (je ne regarde jamais les vidéos du spectacle achevé), me passionne le processus de travail, avec ses errements, ses redites, ses tentatives pour y voir clair, ses éclairs aussi, ses petits moments de grâce. C'est cela surtout qu'il me plait de redonner sur ce blog.

Bon, je m'étale un peu (c'est journée de relâche, j'en profite), passons aux exemples concrets : tout d'abord cette lecture sur l'Ipad de Nico (eh oui, encore la modernité, tout Hugo sur une tablette numérique), où l'on s'interroge sur une grave question : Jean Valjean a-t-il sciemment volé le Petit-Gervais ou bien ne l'a-t-il pas fait exprès ?



Et le soir, au Foyer, cette répétition de la scène avec les époux Thénardier :



L'été 62, c'était aussi le Tour de France, toujours très populaire dans les campagnes, Anquetil triompha une nouvelle fois sur Poulidor. J'ai retrouvé un film sur You Tube sur le tour de cette année-là. On y voit non seulement les cyclistes sans casque, mais aussi les motocyclistes, le cheveu au vent, et puis la chasse à la cannette où les coureurs dévalisent les cafés, prenant vin, champagne, de la guche quoi, plutôt que de la flotte. Le dopage était déjà monnaie courante : Paul Fournel, qui vient d'écrire un beau livre sur Anquetil, rapporte que celui-ci disait qu'à force de se piquer pour tenir la cadence ses cuisses et ses fesses "ressemblaient à des écumoires".



L'arrivée du Tour de France 1962.

mardi 3 juillet 2012

Jondrette et Fauchelevent

Si peu de temps pour publier quelque billet, alors que ces trois derniers jours ont été si fructueux. De retour de Cluis, de cette nuit au château envahi de moustiques dansant dans les projecteurs, je vole encore au sommeil quelques instants pour poster tout de même un fichier son de cette dernière répétition, dans le taudis des Thénardier rebaptisés Jondrette.



Beaucoup de satisfactions, je le répète, en ces premières séances, de par l'engagement des comédiens, leur ponctualité, leur sérieux (ces textes appris et les brochures abandonnées dès la première répétition), tout cela dans une excellente humeur, une vraie concentration, sans mauvaise tension. Cela s'entend, me semble-t-il, dans l'enregistrement. Seul bémol, l'absence, traditionnelle en ce début juillet, de quelques acteurs, qui oblige à des remplacements provisoires au pied levé, ce qui n'empêche pas les mises en place, mais les ralentit et les fragilise.

A la vérité, il arrive aussi, de temps à autre, que ces remplacements aient du bon, et qu'un comédien appelé à suppléer un petit camarade se révèle excellent dans le poste. C'est ainsi que Claude (Fauchelevent), prenant les répliques de Marcel Jouanneau, un des villageois de 62, a été très convaincant : son accent berrichon très prononcé, avec un naturel étourdissant, a fait merveille. Un tel accent est (malheureusement, à mon sens) devenu rare : il devait l'être beaucoup moins dans les sixties.

Ajoutons un peu d'image : avec la première répétition de la scène de la charrette de Fauchelevent. Il y a là la maladresse, l'approximation, l'imprécision mais aussi toute la fraîcheur d'une première approche. Pas de lumière, pas de costume, des textes encore hésitants, des figurants un peu perdus, un dispositif technique plus que rudimentaire, mais déjà quelque chose est en route, qui ne cessera, je l'espère, de grandir. C'est cela qu'il m'intéresse de vivre.

mardi 12 juin 2012

Première répétition

Ce soir, chez Hervé Thénardier, premières lectures à la table avec Bruno et les personnages principaux : Valjean, Javert, les Thénardier et Fantine. On se retrouvera le vendredi 22, chez Francis Javert, pour poursuivre et amorcer la mise en place.


Ellie, qui tient le blog Châteauroux, c'est fou, avait dimanche posté un billet sur l'enseigne Noz, une solderie du boulevard Saint-Denis. On y trouvait, semblait-il, de la littérature asiatique bradée. Je n'étais jamais allé à Noz, alors comme j'aime bien les éditions Picquier, dont une photo montrait plusieurs spécimens, je m'y suis arrêté en revenant lundi du travail. Autant vous dire que les chinois dont parlait Ellie avaient disparu, pas un seul bouquin extrême-oriental dans les étalages, et quand j'ai voulu en toucher deux mots à une employée, j'ai très vite vu que je parlais chinois, avec ma littérature asiatique.
En revanche, j'ai trouvé pour un prix fort modique, les deux tomes des Misérables, édités en BD chez Glénat. Adaptation soignée, qui m'intéresse surtout pour glaner des détails de costumes et de décors. La reconstitution du Paris du XIXème est tout à fait correcte, de l'avis même de Francis, notre Javert et vrai parigot d'origine (lui et Dominique -Mme Thénardier- ont étudié dans un collège tout proche de la maison de Hugo, place des Vosges). Le monde est tout petit.

lundi 23 avril 2012

Tempête sous un crâne

Trois heures et demi de spectacle, en deux parties, ce sont des milliers de mots, des centaines de phrases, qui vous arrivent, là, vous percutent, vous saisissent, vous bousculent, vous laissent éberlué devant tant de force et de beauté, et pourtant ces mots, ces phrases ont cent cinquante ans, mais celui qui les a écrites demeure notre contemporain, et les sept jeunes comédiens qui ont porté si haut son œuvre ce soir-là méritaient mille fois la standing ovation d'un public castelroussin, d'habitude peu enclin au débordement d'enthousiasme.

Nous étions vingt-cinq du Manteau d'Arlequin à avoir répondu en ce jeudi soir 19 avril à l'invitation d'Equinoxe, dont toute la bonne équipe du château de Puydauzon, et j'étais heureux que ces vingt-cinq là, presque la moitié de la troupe - mais je sais aussi que d'autres ont vu le spectacle un autre jour, ou en un autre lieu, et l'ont aussi aimé-, aient pu entendre le verbe hugolien, éprouver sa puissance de feu, sa clarté, sa gravité et son humour aussi, souvent. Ce qu'ils ont vu ne ressemble pas à ce que nous ferons dans les ruines, et je suis content de cela aussi, car nous ne venions pas pour reprendre des idées, pour s'inspirer de ce travail, en être influencé, nous venions pour pénétrer plus avant dans la geste des Misérables, entrer dans l'intelligence de ce qui s'y joue, au-delà des scènes d'anthologie auxquelles on réduit trop souvent cette œuvre immense et protéiforme.

Le texte était donc dit, frontalement la plupart du temps, très rarement joué, même quand il y avait des dialogues, ceci dans une scénographie très épurée, avec un pauvre lit de fer pourvu d'un simple matelas nu pour quasi seul mobilier et des costumes d'aujourd'hui sans aucune ostentation, avec quelques couleurs primaires, un rouge, un bleu, claquant sur la neutralité du décor. Un vaste panneau de fond de scène, anthracite pour commencer, puis qu'on manœuvrera pour qu'il révèle sa face de lumière. Beaucoup de lumières, de petites lumières, comme celles de ces flambeaux, symboles de la rédemption de Jean Valjean, lumières dans la nuit de la misère et de l'oppression.


Tempête sous un crâne / Jean Bellorini from formart on Vimeo.

La force de l'interprétation tenait beaucoup de ces chœurs à deux, à trois, à quatre, à cinq, remarquablement précis et dynamiques, ce qui n'a pas manqué de me questionner sur les propres chœurs que j'ai prévus d'insérer dans la pièce, en souvenir d'ailleurs du chœur de treize personnes qui officiait en 62, sur des passages et des modes que je ne connais pas, faute de documents d'archives. La place de la musique, jouée en live, piano et batterie à cour et jardin, était également essentielle, ceci confirmant ma volonté d'accorder une grande importance aux paysages sonores de l'histoire, de privilégier le son sur la reconstitution de décors dispendieux dont l'imaginaire trouve aisément à s'émanciper.

La pièce s'achève sur la mort de Javert, faisant donc l'économie de la fin de Valjean, comme dans le film de Bille August, en 1998. Ceci est un parti pris que je comprends parfaitement, car cet épilogue christique, où Valjean n'en finit pas de souffrir, où il doit boire le calice jusqu'à la lie, est d'une lecture que j'ai jugée éprouvante. Il me semble qu'il a posé des problèmes à tous ceux, cinéastes et dramaturges, qui ont tenu à le représenter. Et si je l'ai gardé in fine, c'est à la condition, dans l'ultime scène 50, d'en donner en même temps une vision critique.


Tempête sous un crâne – adapted from Les Misérables by Victor Hugo from formart on Vimeo.

Toute adaptation de ce monument de 1800 pages (dans l'édition Folio) conduit inévitablement à des coupes. Et ce fut intéressant de voir que des épisodes à mon avis secondaires avaient été justement oubliés, comme l'histoire de Thénardier à Austerlitz sauvant le père de Marius : cet artifice romanesque, comme quelques autres moins célèbres, peut être négligé sans dommage, bien au contraire. Un personnage comme Gillenormand, grand-père de Marius, important dans l’œuvre, n'apparaît même pas : je me sens donc moins coupable de l'avoir sacrifié moi aussi. Bien sûr, il existe beaucoup de différences entre nos adaptations, ne serait-ce que parce que j'ai privilégié les dialogues, et que la forme narrative choisie par la compagnie Air de Lune (très belle appellation) lui permettait plus aisément de travailler sur l'entièreté de la prose hugolienne, mais j'ai particulièrement apprécié que soit repris par exemple la défense de Champmathieu, accusé à tort à la place de Jean Valjean. Je n'ai jamais observé que son discours ait été conservé dans les films, or il est vraiment poignant. Je ne résiste pas à en donner ici, pour finir, l'intégralité (mais j'ai dû couper pour l'adaptation)  :


—J'ai à dire ça. Que j'ai été charron à Paris, même que c'était chez monsieur Baloup. C'est un état dur. Dans la chose de charron, on travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez les bons maîtres, jamais dans des ateliers fermés, parce qu'il faut des espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour se réchauffer ; mais les maîtres ne veulent pas, ils disent que cela perd du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés, c'est rude. Ça vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet état-là. À quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si méchant les ouvriers ! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour tout vieux serin, vieille bête ! Je ne gagnais plus que trente sous par jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les maîtres profitaient de mon âge.

Avec ça, j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la rivière. Elle gagnait un peu de son côté. À nous deux, cela allait. Elle avait de la peine aussi. Toute la journée dans un baquet jusqu'à mi-corps, à la pluie, à la neige, avec le vent qui vous coupe la figure ; quand il gèle, c'est tout de même, il faut laver ; il y a des personnes qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après ; si on ne lavait pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouillées, dessus et dessous. Ça pénètre. Elle a aussi travaillé au lavoir des Enfants-Rouges, où l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le bassin. Comme c'est fermé, on a moins froid au corps. Mais il y a une buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle revenait à sept heures du soir, et se couchait bien vite ; elle était si fatiguée. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas été bien heureux. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal, qui était bien tranquille. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit heures. Voilà. Je dis vrai. Vous n'avez qu'à demander. Ah, bien oui, demander ! que je suis bête ! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui connaît le père Champmathieu ? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. Voyez chez monsieur Baloup. Après ça, je ne sais pas ce qu'on me veut.






mardi 10 avril 2012

Javert après Valjean

Pour les amoureux de Paris, je ne saurais trop conseiller la belle émission inspirée de Métronome, le livre de Lorànt Deutsch. Série d'émissions plutôt, diffusée sur France 5 chaque dimanche après-midi d'avril. Elle est accompagnée d'un site, présentant une magnifique carte interactive de Paris. On peut contempler la capitale aux différentes époques de son histoire, ou suivre l'évolution architecturale quartier par quartier. Photos et vidéos sont au menu. Un bel ensemble.


En ce qui nous concerne, le XIXème siècle présente deux entrées sur Les Misérables, "Gavroche" et "Javert après Valjean".


Ce titre même me donne l'occasion de revenir sur cette curieuse proximité des patronymes. Javert et Valjean partagent en effet les mêmes consonnes J et V, inversées, comme en rotation autour du A. La poursuite est inscrite dans le corps des lettres, indice d'une mystérieuse solidarité entre le bagnard et le policier (lui-même fils d'un garde-chiourme, donc marqué dès l'origine par le régime carcéral). Une semblable rectitude morale les réunit, même si elle n'est pas de même nature (Valjean obéit à une morale transcendante, Javert à la Loi des hommes), ce qui les distingue fondamentalement de l'autre personnage principal, Thénardier, crapule intégrale.
Ce nom aurait été inspiré à Victor Hugo par Louis Jacques Thénard, son contemporain et chimiste renommé, qui était opposé à la réduction du temps de travail des enfants proposée par Hugo (10 heures au lieu de 16).
C'est d'ailleurs sous ce nom de Thénard que Thénardier, devenu négrier en Amérique, se présente à Marius en juin 1833, à la fin du roman.


Thénard, illustration de Gustave Brion


"Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement... »

(Melancholia, Les Contemplations)

mercredi 4 avril 2012

Les Misérables de René Giffey


Scanné quelques planches des trois volumes de la bande dessinée de René Giffey, que j'ai déjà évoqué ici. Recadré ensuite certaines images pour contribuer à la réalisation des costumes. Un dessin est souvent plus évocateur, plus suggestif qu'une photo. Il va à l'essentiel, ce qui s'accorde bien avec la fonction du costume théâtral. Voici un petit échantillon de ces vues souvent magnifiques.

Javert    
Jean Valjean
La pègre
La Thénardier