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samedi 17 décembre 2011

1962 : Proust à la télé

Je continue de suivre - la litanie des repassages étant hélas sans fin - le cours d'Antoine Compagnon au Collège de France sur l'annus mirabilis 1966. Ce matin, j'ai donc écouté le cours du 1er février 2011, consacré à Marcel Proust. On se souvient peut-être que dans le premier cours Victor Hugo avait été cité comme exemple par son intérêt porté à une année précise, en l'occurrence 1815, dans Les Misérables. Ce pourquoi j'en avais fait mention dans le premier article de ce blog. Or, dans ce quatrième cours, Compagnon, qui considère l'année 1966 comme une année éminemment proustienne de par la parution de la grande biographie de Proust écrite par l'anglais Georges Painter, fait référence à une émission antérieure qui lui apparaît également comme un tournant de la réception de Proust en France. Emission de la télévision française, alors en noir et blanc et réduite à une seule chaîne, en date du 11 janvier 1962, réalisée par Gérard Herzog, produite par Roger Stéphane et commentée par Albert Olivier, trois anciens résistants, note-t-il en passant, et ceci n'est pas un hasard. La voici donc , telle qu'on peut la trouver sur le site de l'INA* :



C'est à une vraie méditation sur la fonction et l'histoire de la télévision que nous invite une telle émission. Compagnon déclare lui-même que la télévision des années 60 est une télévision de haute culture, où les dramatiques étaient le genre-roi, au service des classiques, mais il ajoute que l'année 65-66 marque aussi un peu la fin de l'aventure culturelle de cette télévision de culture supérieure, dirigée par des hommes venus donc de la Résistance et appartenant à l'aile culturelle du gaullisme revenu au pouvoir en 1958.

Cette volonté éducative, cette volonté d'amener la culture vers le peuple, est perceptible à la même époque  dans l' initiative de Michel Philippe, alors animateur de l'association "Fêtes et jeux en Berry" dont le but, je cite un article de journal de l'époque, est de créer 'un mouvement qui s'appuie sur tout le monde, sans distinction de classes sociales, d'opinions politiques ou religieuses, pour redonner le goût du vrai théâtre en redonnant à tous le sens collectif de la vie, " en s'appuyant "sur les œuvres populaires et célèbres de nos grands romanciers." Cette même année 1962, ce n'est pas seulement à Cluis qu'il monte Les Misérables, mais aussi au Blanc, en Ville Haute (mais au vu des articles que j'ai pu rassembler, il semble que la représentation blançoise ait été d'une moindre ampleur).


Petit bonus : en recherchant l'émission mentionnée par Compagnon, mais qui n'était pas visible sur la vidéo du Collège de France, j'ai trouvé une autre vidéo de l'INA, concernant les Actualités françaises au 8 août 1962, au plein cœur donc de la période théâtrale, à trois jours de la grande première :


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* Le même site où l'on pouvait retrouver l'émission Lectures pour tous, où intervenait Roland Dubillard, cette même année 1962.

lundi 21 novembre 2011

La cathédrale de Victor Hugo

Un article de Graham Robb, sur le site du mensuel Books, chronique le livre de l'historien d'art Michael Camille, Les Gargouilles de Notre-Dame - Médiévalisme et monstres de la modernité, paru en octobre de cette année. J'y apprends que les fameuses sculptures n'ont rien de médiéval, que leurs consœurs originelles avaient depuis longtemps disparu : "Quand il entama ses travaux de restauration, en 1843, Eugène Viollet-le-Duc ne trouva qu’une poignée de moignons informes et de monstres délabrés, éparpillés dans le jardin derrière l’abside".

C'est en 1831 que Hugo avait fait paraître Notre-Dame de Paris (soit dit en passant, mis en scène également à Cluis, l'année suivante des Misérables, donc en 1963). A cette date, la cathédrale est dans un piteux état, Viollet-le-Duc la décrit comme « une ruine », "une cathédrale délabrée, à l’image des taudis environnants. Lorsque l’église devait accueillir une cérémonie nationale, on la bâchait et l’ornait de sculptures en carton-pâte dans le dernier style architectural en vogue. Il fallut attendre 1864, et le dévoilement de l’édifice restauré, pour que sa représentation hugolienne prenne corps. On aurait dit que Notre-Dame avait enfin retrouvé ce quelque chose « de fantastique, de surnaturel, d’horrible » que décrit le roman : « Des yeux et des bouches » s’ouvrant çà et là ; « les chiens, les guivres, les tarasques de pierre » veillant « jour et nuit, le cou tendu et la gueule ouverte, autour de la monstrueuse cathédrale ». N’étaient ses cornes et ses ailes repliées, l’une de ces chimères restaurées pourrait passer pour le portrait craché de « Quasimodo pensant ». Rien d’étonnant à cela, puisque Viollet-le-Duc s’est en partie inspiré du roman. Ceux qui, en plaisantant, parlaient de Notre-Dame comme de « la cathédrale de Victor Hugo » ne croyaient pas si bien dire. Les sculptures perchées sur les tours et les galeries, donnant au monument son aspect effrayant, n’étaient pas le fruit d’une simple restauration, mais le dernier avatar en date de la conception hugolienne du style gothique."

Puissance de l'imaginaire hugolien, qui parvient donc à imposer sa vision du médiéval. La lettre du livre devient la matière de l'édifice. A-t-on d'autres exemples d'un roman informant la réalité, recréant du passé à sa mesure, injectant dans le présent du mythe et du fantastique ?



Une de ces créatures du fantastique, la gargouille emblématique de Notre-Dame, sa pièce maîtresse selon Michael Camille, est celle que l'on nomme le Stryge (au-dessus, gravure de Charles Méryon, 1853): "Avec ses longs ongles de vampire femelle, sa tête offrant un condensé d’aberrations phrénologiques, et son nez crochu trahissant l’antisémitisme de son créateur, la Stryge et ses acolytes incarnent les terreurs bourgeoises : terreur de la maladie et de la prostitution ; terreur des « sauvages » de l’insurrection de juin 1848 ; terreur de voir resurgir chez l’homme les comportements du singe ; et terreur, enfin, des démons intangibles de la folie. La Notre-Dame de Viollet-le-Duc, cette cathédrale qui crie sa douleur en silence, est un monument des névroses du milieu du XIXe siècle."
Voir aussi la photo de Charles Nègre, conservée au musée d'Orsay.
Regardant samedi matin le troisième cours en ligne d'Antoine Compagnon sur 1966, Annus mirabilis, je retrouve le Stryge sur la couverture du roman de Huysmans, Là-bas, en Livre de poche (en illustration de son propos sur la place éminente acquise par le Livre de poche dans ces années 60). Il aurait pu choisir bien d'autres couvertures, mais non, ce fut celle-ci.


Je découvre enfin à l'instant que Le Stryge fait aussi la couverture de l'édition américaine du livre de Camille :








samedi 5 novembre 2011

La physionomie des années

Et de trois. Après Robin et Dracula, voici le tour des Misérables 62. Besoin encore une fois d'un espace où transcrire les étapes de réalisation de ce projet théâtral mené avec le Manteau d'Arlequin de Cluis. Un blog où chroniquer, digresser, rêver, tenir la trace des efforts et des avancées, des difficultés et des succès. Cette nouvelle histoire n'a pas commencé hier, on s'en doute, mais j'attendais une sorte de déclic pour ouvrir ce chantier : il est venu sous la forme d'une conférence qui, au départ, n'avait rien à voir avec mon sujet. Un cours d'Antoine Compagnon, chargé de littérature moderne et contemporaine au Collège de France, le premier cours d'une série intitulée 1966, Annus mirabilis.
C'est le genre de choses que j'écoute en repassant.  Je dis bien "en repassant", car je repasse, voyez-vous, en général le samedi matin, et, contrairement à une certaine doxa féministe qui va répétant que l'homme est un animal monotâche, je parviens assez bien à manier le fer et entendre le verbe. Donc, j'étais à l'écoute de ce premier cours où A. Compagnon s'expliquait sur les raisons qui l'avaient poussé à consacrer tout un cycle de conférences à une année, et spécialement l'année 1966, lorsque je l'entendis évoquer Les Misérables, où Victor Hugo consacre tout un chapitre à l'année 1817 (on peut se reporter à la vidéo du lien au-dessus).
Il cite en particulier ce paragraphe terminal :
Voilà, pêle-mêle, ce qui surnage confusément de l’année 1817, oubliée aujourd’hui. L’histoire néglige presque toutes ces particularités, et ne peut faire autrement ; l’infini l’envahirait. Pourtant ces détails, qu’on appelle à tort petits, – il n’y a ni petits faits dans l’humanité, ni petites feuilles dans la végétation, – sont utiles. C’est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles.
Les Misérables paraît en 1862, quarante-cinq ans plus tard. Sans doute fallait-il un temps de recul nécessaire pour bien juger de l'importance des faits qui se déroulèrent à l'époque. Appliquant le même calcul, A. Compagnon, partant de 2011, aboutit logiquement à 1966. Or, il se trouve que ce n'est là qu'un hasard, car il avait choisi cette année bien avant d'être alerté par une connaissance sur ce passage de Hugo. D'autres raisons présidaient à son choix, que je vous laisse découvrir, pour ceux que ça intéresse, dans la vidéo du cours.

Il reste que cette double attention à Hugo et à une année bien particulière épouse le mouvement même du projet qui nous occupe, car il s'agit bien, pareillement, de pénétrer l’œuvre afin d'en faire surgir les aspects essentiels, tout en l'inscrivant dans cette année 1962, où la volonté d'un homme, emblématique d'un projet humaniste visant à porter la culture dans le peuple, rencontre l'enthousiasme de tout un village, au sortir des années de guerre qui se sont prolongées avec la toute récente guerre d'Algérie, fort de toute une jeunesse prête à s'investir sans compter son temps et sa fatigue.

C'est - reprenons les termes de Hugo - la physionomie de cette année 1962 que je veux essayer d'appréhender dans les mois qui viennent, afin d'en donner au public, à travers quelques détails significatifs, une version qui ne la trahirait pas. Je m'en tiendrai à ce modeste objectif.

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