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mardi 4 décembre 2012

Au quinconce se déplièrent des tentes de fête

Le feuilleton Analogie continue. Donc Aragon. Suivi de Barthes commentant Chateaubriand et La vie de Rancé. Et puis rupture. Paul Louis Rossi parle d'une intervention qu'il fit devant un parterre de "professeurs, de bibliothécaires et d'inspecteurs d'académie", dissertant sur Mallarmé et la pénultième, autrement dit sur l'avant-dernière syllabe d'un vers. Et le voilà pour la première fois sur la grande dune, sans doute le Pyla, devant l'océan sans bornes.
La pénultième accentuée entraînant la disparition ultime du e muet à la fin du vers, nous glissons vers le lipogramme, Queneau et Perec, avant de se retrouver soudainement dans une  salle du musée des Beaux-Arts de Nantes, à contempler un assez étrange portrait de Greuze, un guitariste assis sur un tabouret.


Selon Paul-Louis Rossi, le musicien est fou, ne parvenant pas à s'accorder, il a probablement étranglé les oiseaux que l'on voit autour de lui, version qui lui semble corroborée par l'existence tourmentée de Greuze : "On a dit que son Guitariste était le portrait d'un Italien de Naples qui se servait de la musique pour séduire ses proies. La comparaison du peintre avec son modèle n'est pas forcément excessive."
Il rappelle aussitôt à notre bon souvenir le poème de Mallarmé, le fameux Démon de l'Analogie avec son vieux luthier et ses oiseaux anciens, selon lui empaillés. Le poète s'enfuit, condamné "à porter le deuil de l'inexplicable Pénultième". "Toute spéculation est hasardeuse, écrit P.L.Rossi, mais on doit convenir que Mallarmé porte sur lui comme une nostalgie de ce e muet que l'on ne compte plus au bout de la phrase, amputée de sa voyelle finale, comme lui-même, sans doute, qui se voit privé dans les faits de sa part de nature féminine. Le poème suivant du Petit homme, dans le livre des proses, exagère cette sensation. Il commence ainsi :

Pauvre enfant pâle, pourquoi crier à tue-tête dans la rue ta chanson aiguë et insolente, qui se perd parmi les chats, seigneurs des toits ?"

Voici la suite :

Cependant tu chantes fatalement, avec l'assurance tenace d'un petit homme qui s'en va seul par la vie et, ne comptant sur personne, travaille pour soi. As-tu jamais eu un père ? Tu n'as pas même une vieille qui te fasse oublier la faim en te battent, quand tu rentres sans un sou.
Mais tu travailles pour toi: debout dans les rues, couvert de vêtements déteints faits comme ceux d'un homme, une maigreur prématurée et trop grand à ton âge, tu chantes pour manger, avec acharnement, sans abaisser tes yeux méchants vers les autres enfants jouant sur la pavé.
Et ta complainte est si haute, si haute, que ta tête nue qui se lève en l'air à mesure que ta voix monte, semble vouloir partir de tes petites épaules.
Petit homme, qui sait si elle ne s'en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes, tu auras fait un crime ? un crime n'est pas bien difficile à faire, va, il suffit d'avoir du courage après le désir, et tels qui ... Ta petite figure est énergique.
Pas un sou ne descend dans le panier d'osier que tient ta longue main pendue sans espoir sur ton pantalon: on te rendra mauvais et un jour tu commettras un crime.
Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d'avance elle savait, pendant que tu chantes d'un air qui devient menaçant.
Elle te dira adieu quand tu paieras pour moi, pour ceux qui valent moins que moi. Tu vins probablement au monde vers cela et tu jeûnes dès maintenant, nous te verrons dans les journaux.
Oh ! pauvre petite tête !

La tête destinée à la guillotine, le vers amputé du e muet, tout cela consonne bien sûr avec le corps décapité de Marie de Montbazon. P.L. Rossi, précisant que la critique ayant déjà lourdement souligné l'obsession de la chevelure et de la tête tranchée chez Mallarmé, se défend d'insister et préfère montrer la parenté des deux poèmes avec ceux du Spleen de Paris de Baudelaire. Il pense par exemple au Mauvais vitrier ou au Galant tireur qui dit à sa femme :

" Observez cette poupée, là-bas, à droite, qui porte le nez en l'air et qui a la mine si hautaine. Eh bien ! cher ange, je me figure que c'est vous. " Et il ferma les yeux et il lâcha la détente. La poupée fut nettement décapitée."

Il ajoute que s'il est aisé de deviner l'influence du Spleen de Paris dans les poèmes en prose de Mallarmé, "il est moins habituel d'y découvrir les mêmes pulsions agressives dirigées contre la silhouette des misérables, des pauvres, des femmes, des orphelins, des mendiants, des enfants, avec les mêmes visions récurrentes du meurtre, du sang, de la misère, de la décapitation et de la trahison." Une autre image de Mallarmé se fait jour, plus proche du Marquis de Sade que de l'angélique écrivain de salon, un Mallarmé à l'Humour noir qui dans Réminiscence, un autre poème en prose, annonce Rimbaud. Le chapitre finit sur cet extrait :

Orphelin, j'errais en noir et l’œil vacant de famille: au quinconce se déplièrent des tentes de fête, éprouvai-je le futur et que je serais ainsi, j'aimais le parfum des vagabonds, vers eux à oublier mes camarades.

qu'il donne en écho à ce passage d'Une Saison en Enfer :

Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne; je visitais les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour... 

Évidemment, on voit bien le nom que pourrait prendre ce forçat. Il n'est plus très loin, mais il va falloir encore patienter en ce cheminement labyrinthique, où il faut souvent s'éloigner de la ligne droite pour toucher au centre.
C'est ainsi que le chapitre prochain nous ramènera à Artemisia.

samedi 1 décembre 2012

Pourquoi Romainville ?

La divagation bernardologique ne date pas d'hier, elle a des précurseurs, et aussi des affidés, qui font de la bernardologie sans le savoir.J'ai plusieurs enquêteurs sur le coup, et des sagaces, des tenaces, des coriaces, qui n'hésitent pas à se déplacer sur zone, inspecter les cimetières, interpeller les vieux libraires, sans oublier de mettre à contribution maint écrivain connu, c'est ainsi que Modiano a été affilié au réseau. Le pauvre n'en sait rien, mais la chose est réelle. Le hasard (de l'espèce objective) se charge de nous en rameuter d'autres, ainsi de Paul-Louis Rossi - j'ai en touché deux mots sur Alluvions-, dont la méthode ne pouvait que nous ravir : la preuve en est qu'il nous remet sur la table, à la fin de ce court mais dense ouvrage, Démons de l'analogie, le fameux 62 de la rue de Picpus. Nous allons voir comment, il n'y faudra qu'un peu de patience.

Ça commence par une évocation d'Artemisia Gentileschi, dont l'autoportrait ci-dessous est reproduit sur la couverture du livre.

Puis soudain, l'auteur délaisse la peinture et s'interroge sur sa méthode de travail, selon son aveu, déconcertante pour nombre de ses amis : "Il semble que je choisisse toujours le point le plus éloigné de mon propos, ou le plus obscur, pour commencer mon ouvrage." Et toujours sautant de phrase en phrase, comme du coq à l'âne, du moins en apparence, le voici qui signale un personnage, Claude Adelen, qui lui donne toujours de bonnes indications. C'est ainsi qu'en lui parlant pour la première fois de Romainville, il répondit spontanément : Romainville, Romainville, pourquoi Romainville... C'était là citer un passage des Misérables, dans Tempête sous un crâne, au moment où est rappelé un rêve de Jean Valjean qui l'a si fort frappé qu'il a éprouvé le besoin de le consigner par la suite. C'est dans ce papier retrouvé que l'on trouve donc mention de Romainville, et c'est Valjean lui-même qui ajoute en parenthèse "pourquoi Romainville ?" Cette obsession revient plus loin :

Le nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que Romainville est un petit-bois près de Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d'avril.
Il chancelait au dehors comme au-dedans. Il marchait comme un petit enfant qu'on laisse aller seul.
A de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort pour ressaisir son intelligence. Il tâchait de se poser une dernière fois, et définitivement, le problème sur lequel il était en quelque sorte tombé d'épuisement. Faut-il se dénoncer ? Faut-il se taire ?

 Paul Louis Rossi signale ensuite avoir plus tard trouvé un écho avec l'histoire de Claude Gueux, bref roman de 1834 dénonçant la peine de mort. Séparé arbitrairement de son compagnon de cellule avec qui il partageait ses repas, Claude Gueux tue le directeur, échoue dans sa tentative de suicide, puis est condamné à mort. Cet ami prisonnier, jeune homme maigre et pâle, se nommait Albin. Or, on peut lire cette "phrase énigmatique" lors du terrible débat de conscience de M. Madeleine alias Jean Valjean.

Ses artères battaient violemment dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord à la paroisse, puis à la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela à cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit : Antoine Albin de Romainville.
Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas à fermer la fenêtre.

Nouvelle rupture. Paul Louis Rossi ajourne sa recherche hugolienne, prétendant ne pas vouloir entraîner le lecteur dans cet abîme, et revient sur le Démon Analogie car Claude Adelen lui souffle le nom de Baudelaire avec le poème Une martyre, qu'il qualifie lui-même d'atroce. Qu'on en juge :

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l'oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve
Avec l'avidité d'un pré.

Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre
Et qui nous enchaînent les yeux,
La tête, avec l'amas de sa crinière sombre
Et de ses bijoux précieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S'échappe des yeux révulsés.

Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
Dans le plus complet abandon
La secrète splendeur et la beauté fatale
Dont la nature lui fit don ;

Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe,
Comme un souvenir est resté ;
La jarretière, ainsi qu'un œil secret qui flambe,
Darde un regard diamanté. 


"Que vient faire ce texte épouvanté dans notre histoire ? "s'interroge-t-il. Mais il ne répond pas, nous allons le voir, je l'espère, dit-il, avant de passer abruptement à Mallarmé, lequel a commis un poème en prose intitulé justement Le Démon de l'Analogie. Poème pour le moins complexe, qui se termine sur la vision de "la boutique d’un luthier vendeur de vieux instruments pendus au mur, et, à terre, des palmes jaunes et les ailes, enfouies en l’ombre, d’oiseaux anciens." Vision qui provoque inexplicablement la fuite du poète. Je copie-colle, pris soudain d'une flemme de clavier.


Fin du premier chapitre. L'auteur a posé ses jalons, ou bien faut-il dire ses mines. On ne sait pas encore où il va nous conduire, il nous fait l'effet d'un guide un peu éméché, mais nous allons le suivre.